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Résidence à Ouessant. 3 questions à Julien Gauthier

Peux-tu nous donner quelques éléments sur ta création en cours ?
C'est une pièce de musique de chambre pour trio à cordes (violon, alto, violoncelle), flûte et harpe. Elle a la particularité qu'en plus de cette formation instrumentale, elle comportera aussi plusieurs parties dans lesquelles on entendra des sons que j'ai enregistré lors de la résidence. Ar Gwalarn, son titre, signifie « le nord-ouest » en langue bretonne, ce qui est bien entendu en lien avec le lieu où je l'écris, Ouessant se situant au nord-ouest de la France ! C'est aussi le vent venant du même point cardinal qui souffle souvent très fort là-bas... Il s'agit d'une pièce qui fait écho à ma Symphonie australe, qui a été également inspirée par une résidence assez inhabituelle, aux îles Kerguelen. Celles-ci sont évidemment beaucoup plus isolées et quasi-inaccessibles mais j'ai perçu beaucoup de similitudes entre ces deux lieux, au-delà du fait que ce sont des îles.

Comment as-tu travaillé lors de cette résidence ?
La résidence se déroulant dans un lieu si insolite - un sémaphore, c'est-à-dire un ancien poste d'observation militaire, se situant en hauteur, face à la mer - j'ai passé du temps à m'imprégner du lieu et de l'atmosphère si particulière qui y règne. J'ai par exemple immédiatement été frappé, la première nuit, par la quantité de phares que je voyais autour de l'île. En plus, bien entendu, du phare du Créac'h, aujourd'hui encore le plus puissant d'Europe, celui-n'étant qu'à quelques dizaines de mètres derrière le sémaphore ! J'ai donc passé les premières nuits à « relever » les signaux lumineux des phares, puisque chacun possède sa propre « signature » lumineuse, permettant aux marins de les reconnaître. Pour un musicien, cela a évidemment un pendant : les oscillations de lumière peuvent, par exemple, se matérialiser musicalement en rythmes. Ensuite, j'ai effectué beaucoup d'enregistrements sonores, en extérieur comme à l'intérieur du sémaphore. La mer, le vent, quelques oiseaux... Dans la pièce, les sons seront à la fois utilisés tels quels et parfois transformés. Puis, j'ai travaillé de manière tout à fait conventionnelle, c'est-à-dire avec un piano numérique que j'avais apporté avec moi, mon ordinateur, du papier, un crayon et une gomme !

Quels sont les éléments (faune, flore, sons etc) qui t’ont marqué à Ouessant ?
L'atmosphère propre à une île est quelque chose qui est toujours très marquant et difficile à expliquer avec les mots. C'est la nuit, qui est aussi le moment pour moi de prédilection pour travailler, que je percevais, depuis le sémaphore, situé à l'extrémité ouest de l'île, l'isolement si particulier qu'on peut y ressentir. Regarder les fantomatiques faisceaux lumineux du phare du Créac'h balayer inlassablement l'horizon était frappant, à la fois mystérieux, presque inquiétant. Le son du vent était aussi évidemment très marquant, d'autant que le sémaphore, étant en première ligne face à la mer, y est très exposé. Une nuit notamment, avec des rafales à plus de 140 km/h, le sémaphore semblait trembler ! Même un très léger changement d'orientation pouvait provoquer, logiquement, un son différent. Un jour, par exemple, je l'entendais siffler assez précisément sur une note très perceptible. C'est la seule fois que j'ai entendu cela mais, heureusement, je l'ai bien sûr enregistré, et ce son là, comme d'autres, fera partie de la musique. En ce qui concerne les oiseaux, je n'étais malheureusement pas à la meilleure saison, ni pour leur présence massive ni surtout pour les entendre chanter. En dehors de l'expérience sonore proprement dite, la présence de nombreux phoques m'a beaucoup impressionné. Je me suis senti très privilégié et chanceux d'avoir eu l'occasion de passer du temps à travailler dans un lieu comme celui-ci : un « paradis », le nom qui était donné par les gardiens aux phares situés sur terre. Peut-être que j'aurais, un jour, l'occasion de vivre le même type d'expérience sur un « enfer », un phare isolé en mer...

L'œuvre sera donnée le dimanche 12 mai 2019 à la salle Cap Caval de Penmarc'h. Elle sera reprise le jeudi 6 juin 2019 à l'Opéra de Rennes.

Crédit photos : Julien Gauthier

C'est la nuit, qui est aussi le moment pour moi de prédilection pour travailler, que je percevais, depuis le sémaphore, situé à l'extrémité ouest de l'île, l'isolement si particulier qu'on peut y ressentir.