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Symphonie n°9 en mi mineur op.95 B.178 « Du Nouveau Monde »

(1841 - 1904)

A lire « Antonin Dvorak » par Guy Erismann (ed. Fayard, 2004).

En 1892, un riche mécène, Mrs Jeannette M. Thurber, avait convaincu Anton Dvorak de prendre la direction du Conservatoire de musique de New York. En acceptant l’offre, le compositeur espérait obtenir un succès comparable à celui qu’il avait connu à Londres. L’aspect financier fut également déterminant car Dvorak reçut un salaire quinze fois supérieur à ce qu’il touchait en Europe !
Dès le mois de septembre 1892, il s’établit non loin de New York, au sein de la petite communauté tchèque d’une bourgade, Spillville. Le début du séjour américain fut des plus agréables : il avait la liberté de composer autant qu’il le souhaitait et d’arpenter l’Est des Etats-Unis jusqu’à Chicago. Le 10 janvier 1893, il se lança dans la composition d’une nouvelle symphonie en mi mineur qui fut achevée deux mois plus tard. Ancien collaborateur de Richard Wagner et de Hans Richter, le chef d’orchestre Anton Seidl dirigea la création de l’ouvrage, le 16 décembre 1893 au Carnegie Hall de New York. Ce fut un triomphe d’autant plus grand que la presse en conclut qu’il s’agissait de l’acte de naissance d’une musique… Authentiquement américaine !

On sait aujourd’hui que Dvorak avait emprunté le titre de “Symphonie du Nouveau” à la légende d’une carte postale. D’un naturel modeste, il hésita longtemps avant d’assumer un titre aussi “ronflant”. Le secrétaire particulier de Dvorak, Josef Kovarik, nous apprend toutefois que le compositeur songea à s’établir en Amérique. Il affirma notamment que le musicien voulait proposer le thème du troisième mouvement de son Quintette op.97 pour un nouvel hymne américain. D’ailleurs, l’opus 102, qui est fort peu connu s’intitule le Drapeau Américain…
Dans une interview, Dvorak répondit aux journalistes que la musique américaine n’existait pas encore et qu’il n’assumait pas le rôle de “père fondateur” ! Dans la foulée, il refusa catégoriquement la proposition de son mécène de composer un opéra sur le poème de William Longfellow (1807-1882), le Chant de Hiawatha.
La Symphonie n’est donc pas cet acte de naissance tant souhaité. Oublions également quelques idées reçues : ni les Negro spirituals, ces chants des esclaves noirs des plantations, ni une quelconque mélodie indienne ne furent une source d’inspiration déterminante pour le compositeur. Agacé par les commentaires, Dvorak précisa ses intentions : « Je n’ai utilisé aucune de ces mélodies […]. J’ai incorporé des particularités de la musique indienne et j’ai fait en sorte que ces thèmes s’épanouissent avec les rythmes, l’harmonisation, le contrepoint et l’orchestre moderne ». L’assimilation des harmonies “exotiques” est si subtilement réalisée qu’il faut une analyse musicologique affinée pour en extraire les sources exactes, notamment dans le scherzo avec la fameuse Danse de Pau-Puk-Keewis.

La structure de la Symphonie du Nouveau Monde est des plus “classiques”. Composée dans la tonalité de mi mineur (comme la Quatrième Symphonie de Brahms), elle s’ouvre par une courte introduction, Adagio. Le climat nostalgique est présenté au cor puis aux bois ; il est subitement interrompu par le thème principal de l’Allegro molto qui reviendra par la suite comme un leitmotiv. Son rythme de polka, de danse paysanne et son modalisme très original lui confèrent une puissance au caractère héroïque. Certains y ont vu l’élan d’une jeune nation en marche. En réalité, Dvorak fait ici cause commune avec Smetana dans la revendication d’une culture… tchèque !
Le Largo qui suit possède des teintes plus locales. Elles sont le prétexte au développement d’un choral grandiose que Dvorak faillit intituler “Légende”. La mélodie est irlandaise et le poème qui l’a inspiré fut écrit par William Longfellow. Les vents dominent l’orchestre avec majesté. Puis, en quelques mesures, l’atmosphère change grâce à une succession de phrases plaintives, d’animations soudaines, d’épisodes de fêtes campagnardes.
Le Scherzo, molto vivace, met en valeur les timbres d’une fête indienne imaginaire à laquelle se superpose le chant d’oiseaux en imitation. La danse devient de plus en plus bondissante, de facture presque beethovénienne par sa rigueur obstinée (la pulsation de la timbale est essentielle), bien que le caractère rythmique en demeure fondamentalement slave. Dans cette page, Dvorak combine plusieurs influences. En effet, il met en valeur les tensions primitives de la danse, une rudesse populaire avec la grâce des couleurs de Bohême.
Le finale, Allegro con fuoco, tire sa substance du matériau des trois mouvements précédents. Introduit par les cuivres, il s’impose par son esprit typiquement tchèque fait de mystère et d’un élan passionné. Le climat pastoral qui s’installe, diffuse encore quelques ombres nostalgiques, révélatrices de l’éloignement de la patrie (Dvorak ne retrouva son pays que deux ans plus tard). La symphonie se conclut dans l’optimisme le plus éclatant.