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Black Bohemia for Branford Marsalis in hommage to James Reese Europe, suite concertante pour saxophone et orchestre (création mondiale)

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Après avoir interprété la pièce Megapolis puis créé Les Sept Péchés Capitaux de Guillaume Saint-James, l’Orchestre symphonique de Bretagne donne, ce soir, en première mondiale, une nouvelle partition du compositeur français. L’œuvre est un hommage à James Reese Europe dont l’orchestre a interprété, en 2017, le Castle House Rag orchestré par Guillaume Saint-James.

Rappelons que l’américain James Reese Europe (1880-1919) fut, avant la Première Guerre mondiale, le premier compositeur noir à enregistrer en studio et à se produire au Carnegie Hall. Il est considéré comme le chef de file de la musique à la fois africaine et américaine, fondatrice du jazz. En 1917, lors de l’entrée en guerre des Etats-Unis, il s’engagea dans l’armée avec une cinquantaine de musiciens noirs recrutés à Harlem et Porto Rico. Ses  œuvres sont autant de messages destinés à lutter contre l’ennemi mais aussi la ségrégation car les troupes de couleurs ne pouvaient se mêler aux unités de combattants blancs américains. De retour aux Etats-Unis, James Reese Europe mourut à Boston, le 9 mai 1919, poignardé lors d’une rixe, par l’un de ses partenaires d’orchestre, l’un de ses compagnons de guerre.

Expliquez-nous la genèse de l’œuvre… 

Branford est le frère ainé du trompettiste et compositeur Wynton Marsalis. Branford est non seulement compositeur, mais il est avant tout connu comme saxophoniste et acteur. Sa palette artistique est incroyable. Il est le parfait représentant, aux Etats-Unis, de ces artistes qui improvisent aussi bien en jazz, rap et pop – il est le saxophoniste de Sting – qu’ils interprètent les concertos du répertoire classique.

Au départ, nous devions coécrire cette œuvre, mais faute de temps, Branford dût y renoncer. La composition m’a été confiée dans son intégralité. J’ai rencontré le musicien aux Etats-Unis et nous avons longuement parlé de la partition à venir. Le point de départ est l’héritage musical de James Reese Europe. Il est une icône aux Etats-Unis, un précurseur dans la reconnaissance des droits des noirs dans son pays. Pour l’anecdote, Branford m’a raconté que ce qui avait changé, pour les soldats de retour au pays, dès 1918, c’est qu’ils avaient appris, en défilant, à ne plus baisser la tête.

Black Bohemia raconte l’histoire d’une intelligentsia new-yorkaise qui a imposé une culture particulière. Le mot “Bohemia” fait référence à la communauté tchèque qui s’était installée au milieu du XIXe siècle, dans le Suffolk, le long de la rive sud de Long Island. Les habitants, essentiellement d’origine tchèque, y ont jalousement gardé leur culture musicale. Au début du XXe siècle, il en est allé de même avec la communauté noire dont le rayonnement des salles de spectacles, des cabarets a été considérable dans le monde entier. Pour autant, la musique de l’époque de James Reese Europe est le ragtime et non pas le jazz tel que nous le connaissons. Le ragtime associe, à une structure musicale d’origine européenne, des instrumentations et rythmes spécifiques. Il emprunte non seulement aux marches militaires, celles que l’on retrouve chez un John Philip Sousa, mais aussi au blues, au gospel et au negro spiritual tout en s’imprégnant de l’école pianistique romantique.

L’œuvre paraît riche de nombreuses influences…

En effet. C’est précisément cette diversité qui a séduit Branford Marsalis et qui fait toute la difficulté de l’œuvre car il ne s’agit pas d’un collage de musiques ou d’un condensé de l’histoire de la musique américaine. Pour beaucoup d’américains, dont Branford, il est hors de question de toucher à l’œuvre de James Reese Europe. On ne trahit pas la mémoire d’une musique qui appartient au patrimoine national.

Il me fallait donc trouver une nouvelle voie pour composer une pièce qui préserve, à la fois, l’identité musicale et la dimension narrative et actuelle de la composition. J’ai donc utilisé le principe du flashback, c’est-à-dire que je cite à plusieurs reprises, des pièces de James Reese Europe sans en travestir l’esprit même si l’orchestration que nous entendons n’est pas celle des orchestres de jazz traditionnels.

Comment avez-vous structuré la partition ? 

Je la définis comme une suite concertante composée de tableaux avec un saxophone soliste. Ce n’est pas le schéma convenu du concerto classique. L’œuvre est en trois parties. La première est « l’héritage ». Elle souligne l’influence de la musique traditionnelle et populaire. De la sorte, les auditeurs perçoivent les différents courants qui ont traversé la musique américaine au début du XXe siècle, avec le blues, le gospel, la musique classique et même une réminiscence de La Marseillaise arrangée en ragtime. En 1914, on partait faire la guerre, “la fleur au fusil”. La Marseillaise se désagrège progressivement.

Le second mouvement traite de la guerre, de manière assez moderne, héroïque et grave à la fois. Les citations “accrochent” les oreilles en raison de leur atmosphère sombre. J’ai voulu une musique très visuelle, “rétinienne”.

“Legacy” est le titre de la dernière partie. Le soliste y est davantage présent et joue dans un esprit improvisé. L’ensemble compose un hommage à ce passé sonore auquel nous devons tant.

A voir

Le site du compositeur : guillaume-saint-james.com