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Symphonie n°1 en sol mineur op.13 “Rêve d’hiver”

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La musique ne laisse rien deviner de l’état déplorable dans lequel Tchaïkovski, alors âgé de 26 ans, s’est enfermé : « j’ai les nerfs complètement détraqués. Ma symphonie n’avance pas, Rubinstein et Tarnovski se rendant compte à quel point je suis susceptible, passent leur temps à me faire enrager. Je vais mourir bientôt, je le sais, avant même d’avoir achevé ma symphonie » écrit-il à son frère Modeste.

Débutée en mars 1866 à Saint-Pétersbourg et achevée cinq mois plus tard à Moscou, la partition subit de nombreuses modifications. Tchaïkovski est en proie au doute au point qu’il est convaincu de ne devoir faire jouer que le scherzo de la symphonie au lieu de la partition de son intégralité. La création du mouvement, le 16 décembre 1866 et, deux mois plus tard, de l’adagio, offrent autant d’arguments à la critique et au public qui jugent l’œuvre avec sévérité.

Devant un tel échec, Tchaïkovski révise le manuscrit. Deux ans plus tard, le 3 février 1868, il assiste à la création de la Symphonie, à Moscou, sous la direction de Nicolas Rubinstein. L’accueil est enthousiaste. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le compositeur est encore insatisfait. Il réalise de nouvelles modifications et notamment des coupes drastiques dans le finale. En 1875, l’éditeur Jurgenson publie une première version de la partition. La Symphonie est à nouveau jouée le 1er décembre 1883. Une fois encore, quelques corrections sont effectuées avant une nouvelle impression en mai 1886. Hélas, l’éditeur dont la patience a été mise à rude épreuve, se trompe de version et publie l’œuvre sans les ultimes modifications. Il reçoit de Tchaïkovski une missive des plus virulentes !

Comment expliquer que l’œuvre ait coûté tant d’efforts au compositeur ? Bien qu’il existât déjà plusieurs œuvres symphoniques de valeur, notamment dans le répertoire de Mikhaïl Glinka (1804-1857) et d’Anton Rubinstein (1829-1894), aucune tradition symphonique n’était alors établie. Les musiciens russes avaient pris un retard considérable en matière d’école nationale. N’était-il pas présomptueux de la part du jeune Tchaïkovski de présenter une symphonie, lui qui avait accueilli en 1867, l’un des maîtres du genre, Hector Berlioz, lors de son deuxième périple en Russie ?

Dans ce contexte peu favorable à la symphonie, Tchaïkovski composa pourtant un chef-d’œuvre qui allie une stylisation du folklore russe aux règles de l’écriture symphonique occidentale. Il choisit lui-même le sous-titre de l’œuvre : Rêves d’hiver.

L’Allegro tranquillo met en scène deux climats antagonistes d’une profonde originalité. Le premier est d’un panache extraordinaire. Cette page bouillonnante de vie est d’une sève typiquement russe, bien qu’il soit impossible de déterminer l’origine des motifs empruntés au folklore. Par opposition à ce thème coloré, une nouvelle idée surgit d’une mélodie qui incarne les doutes et les angoisses du musicien. Le mouvement s’organise dans deux directions antagonistes, soulignées par le traitement soit en mineur, soit en majeur de la tonalité de Sol. L’une est portée par la tendre mélodie de la clarinette, et l’autre est attirée par des cuivres belliqueux.

L’Adagio cantabile ma non tanto en mi bémol majeur s’enfonce davantage dans les brumes nordiques. Ce n’est assurément pas la Russie de Glinka à laquelle nous songeons, mais aux paysages d’Edward Grieg (1843-1907) et, déjà, aux timbres de Jean Sibelius (1865-1957). Le thème de l’adagio cantabile pressent par ailleurs celui du mouvement lent de la Cinquième Symphonie de Tchaïkovski. Le chant du hautbois s’étire et traduit la désolation devant d’immenses étendues glacées. Le sentiment d’immobilité est si marquant que Dimitri Chostakovitch (1906-1975) affirma que cette page représentait l’une des trouvailles les plus remarquables de la musique russe. La seconde partie, Pochissimo piú mosso, paraphrase le thème. Par ce subterfuge, Tchaïkovski prépare un étonnant retournement de situation grâce à la déclamation inattendue au cor. L’instrument redonne une dimension humaine à ce paysage de désolation.

Le Scherzo, Allegro scherzando en ut mineur, s’ouvre dans un climat d’inquiétude. Les rythmes de plusieurs danses dont la valse se combinent et créent un univers mystérieux qui annonce déjà les caractéristiques des trois ballets à venir (Casse-Noisette, le Lac des Cygnes, La Belle au bois dormant). Les bourrasques de la tempête du premier mouvement sont devenues ici des flocons de neige et la pâte sonore des cordes joue sur cette impression féerique et hypnotisante.

Le finale s’ouvre sur un Andante lugubre et se referme sur un Allegro maestoso. La progression harmonique du mouvement passe, tout comme dans l’Allegro tranquillo, de la tonalité de Sol mineur à Sol majeur. Avouons-le : sur le plan de l’écriture, il s’agit de la partie la moins convaincante de l’ouvrage. Mais, curieusement, ses faiblesses la rendent attachante car le matériau est d’une originalité et d’une force peu communes. L’introduction s’ouvre sur le thème d’une chanson populaire : « Jeune fille, je m’en vais semer ». L’Allegro maestoso est une marche efficace. Epuisé probablement par l’effort et peut-être même à court d’idées, Tchaïkovski compose la conclusion en employant une forme fuguée, comme si la virtuosité du contrepoint se devait de remplacer une perte d’imagination. Les changements de climats sont incessants : des danses populaires, des esquisses de scènes lyriques, un hommage à peine déguisé à la Symphonie Réformation de Mendelssohn, mais aussi à La Vie pour le Tsar de Glinka s’assemblent en une fresque étrangement hétérogène. Le compositeur jugea cette partie malhabile et d’une complexité naïve. Il est probable qu’il aurait révisé une fois encore ce mouvement s’il en avait eu l’opportunité.